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Le Figaro: "Je n’ai pas eu le droit de revoir mon père..."

Mis à jour : mars 22


FIGAROVOX/TEMOIGNAGE - La comédienne témoigne de sa souffrance, à la suite du décès de son père, Étienne Draber, décédé du Covid-19 début janvier. Privée du droit de se rendre à son chevet et même d’assister à sa mise en bière, elle appelle le chef de l’État à autoriser tous les malades hospitalisés à recevoir des visites de leurs proches.

Stéphanie Bataille est comédienne et directrice déléguée du Théâtre Antoine. Son père, le comédien et acteur Étienne Draber, est décédé du Covid-19 le 11 janvier 2021. Monsieur le Président de la République, Monsieur le ministre de la Santé, Je m’adresse à vous car je souhaite une prise de conscience sur ce que vivent, en France, les familles au quotidien par la faute de réglementations ineptes, inhumaines, odieuses et dévastatrices, et qui n’ont aucun sens. Je n’attaque personne sur la gestion de cette crise hors norme. Nous vivons tous à l’échelle planétaire des mois inconnus. Mais je m’appuie sur mon histoire personnelle pour vous relater ce qui se passe réellement sur le terrain. L’hôpital public AP-HP, lieu par excellence où l’on se rend pour en ressortir guéri ou du moins en meilleure forme, ajoute à la souffrance des malades une privation de contacts humains qui, pour certains d’entre eux, peut s’avérer fatale. Mon père est rentré dans un hôpital public parisien, testé négatif pour une intervention cardiaque. Cette dernière s’est très bien passée ; il était heureux et en forme, sa sortie était prévue la semaine suivante. De l’autre côté de cette porte se trouvent les patients, mais il est impossible de les voir.Or comme beaucoup de vos concitoyens mon père a attrapé le coronavirus sur le lieu de la guérison. En effet le personnel soignant, que je salue et remercie, et dont vous pouvez être fiers, n’est ni testé ni vacciné. Il manque cruellement de moyens humains et matériels. Mon père a été placé en unité Covid, où à l’entrée du bâtiment il n’y a ni gel hydro-alcoolique ni prise de température. Cette unité, au 3ème étage, n’autorise aucune visite de la famille ni des proches. Nous pouvons juste rester face à un long couloir où au fond se trouve une porte sur laquelle figure cet écriteau: «INTERDIT DE RENTRER - COVID», avec un digicode. De l’autre côté de cette porte se trouvent les patients, mais il est impossible de les voir. Nous pouvons seulement leur apporter des plats ou des effets personnels que nous confions aux infirmières. Pourquoi le personnel soignant peut-il se rendre au chevet des malades, mais pas les proches? Ils sont habillés comme nous pourrions l’être: charlotte, surblouse, masque, gants, sur-chaussures. En observant tous les gestes respectueux. Tous les jours nous nous rendions à l’hôpital en espérant que la porte s’ouvre.Dix jours enfermé dans une chambre, que signifie cette punition? Qui peut ordonner une telle mesure? Nous n’avons pu revoir mon père, alors qu’il nous réclamait à cor et à cri. Tous les jours nous nous rendions à l’hôpital en espérant que la porte s’ouvre. Nous n’avons essuyé que des refus catégoriques. Un repris de justice a le droit à des visites réglementées. Il doit en être de même dans les hôpitaux, les EHPAD, sans plus attendre. Retrouvons notre humanité. Les patients meurent de solitude, déprimés, anéantis par la souffrance de ne pas être en lien direct avec leur proche. Sans compter que cette séparation dictée, imposée est insurmontable pour les familles. Qui a pu imposer que nous ne pouvions pas même assister à la mise en bière? Comment faire son deuil? Le défunt n’a pas le droit de visite. Nous ne pouvons faire la reconnaissance du visage. Nous avons une triple peine: mon père a attrapé le virus à l’hôpital, nous avons eu interdiction de lui rendre visite, et on laisse partir des milliers de personnes abandonnées, avec impossibilité de se recueillir devant sa dépouille. C’est innommable! Dans de telles conditions, la reconstruction est impossible. Nous ne pouvons être infantilisés ainsi, être privés de cette liberté fondamentale d’accompagner nos proches jusqu’à la fin. Il faut oser tout mettre en œuvre pour que les malades soient accompagnés tout au long de cette épreuve.Ce désarroi met en péril le mental, et conduit à des dégâts psychologiques irréversibles de vos concitoyens. Comment avancer, continuer à vivre? Ce virus doit nous interroger sur le sens de la Vie, protéger et prendre soin de l’Autre, et en aucun cas se draper dans une fatalité. Nos chercheurs sont fiers de faire progresser l’espérance de vie. Des gens se battent au quotidien pour la dignité. Il n’y a pas d’âge pour partir. «Un vieux qui part est une bibliothèque qui brûle». Ainsi je vous demande au nom de tous, très certainement, que les familles puissent visiter leurs proches quelle que soit la cause de leur hospitalisation, et que les hôpitaux mettent à leur disposition les effets nécessaires (sur-blouses, gants…) pour que cela se fasse sans risque. Il faut oser tout mettre en œuvre pour que les malades soient accompagnés tout au long de cette épreuve. J’ose encore et j’espère vous dire déjà merci.

Retrouvez le témoignage de Stéphanie Bataille : https://www.lefigaro.fr/vox/societe/stephanie-bataille-je-n-ai-pas-eu-le-droit-de-revoir-mon-pere-alors-qu-il-me-reclamait-a-cor-et-a-cri-20210125

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