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Passe sanitaire dans les hôpitaux et les Ehpad : «La coercition l'emporte sur l'éthique élémentaire»


https://www.lefigaro.fr/vox/societe/passe-sanitaire-dans-les-ehpad-la-coercition-l-emporte-sur-l-ethique-elementaire-20210723

Parmi les nombreuses dérives éthiques occasionnées par la gestion de la pandémie, les restrictions et interdictions de visites aux patients font figure de reculs civilisationnels inédits. Jamais, dans l'histoire récente ou ancienne, on n'avait interdit aux proches d'accompagner nos malades et nos anciens, a fortiori à l'approche de la mort ; jamais on n'avait condamné des patients hospitalisés et des personnes âgées à une solitude contrainte ; jamais on n'avait à ce point méprisé l'adieu au visage et les rites funéraires qui font pourtant l'essence de notre civilisation. Les plus de dix mille témoignages reçus par le collectif Tenir ta main depuis mars 2021 font état de traumatismes durables, tant pour les patients (vécus d'abandon, syndromes de glissement) que pour les proches (sentiments de culpabilité, deuils traumatiques) et la société tout entière (refus de soins entraînant des pertes de chance, perte de crédibilité du personnel médical). Les restrictions abusives des [gestionnaires d'établissement] auront prospéré sur le flou juridique laissé par l'exécutif et les autorités sanitaires. Laurent Frémont En dépit des demandes insistantes des associations de patients et de soignants, aucun texte réglementaire du ministre des Solidarités et de la Santé n'est venu encadrer le pouvoir de police discrétionnaire des gestionnaires d'établissement. Les restrictions abusives de ceux-ci auront prospéré sur le flou juridique laissé par l'exécutif et les autorités sanitaires. Cette passivité est stupéfiante au regard des scandales éthiques qui se déroulent encore aujourd'hui derrière les portes closes des services. Non content de son inaction depuis un an et demi, le gouvernement vient de compliquer encore davantage l'accès à l'hôpital et en Ehpad, en imposant le passe sanitaire aux patients non-urgents et aux visiteurs. Que l'on soit favorable ou opposé au passe sanitaire, une telle décision est révoltante à plusieurs égards. Sur la méthode d'abord. C'est en catimini, au plus tard de la nuit, que le ministre a demandé une seconde délibération à l'Assemblée nationale, qui avait pourtant rejeté l'extension du passe sanitaire à l'hôpital et en Ehpad, à la faveur d'amendements bienvenus de l'opposition. C'est donc sans débat, avec un temps de discussion inversement proportionnel à la gravité des enjeux, que l'exécutif aura imposé cette mesure. Et ceux qui oseraient faire entendre une opinion différente sont aussitôt taxés de «complotisme» ou de «désinformation». Cette logique ne vient que creuser encore davantage le fossé qui ne cesse de diviser la population française, dans un climat inquiétant de confusion et d'agressivité réciproques. On ne peut que redouter de voir un effet dissuasif auprès des publics les plus vulnérables, entraînant des risques de non-recours aux soins qui seront préjudiciables à la société tout entière. Laurent Frémont Sur le fond ensuite, l'exécutif organise une discrimination radicale dans l'accès aux soins, un tri parmi les patients qui pénalise gravement ceux qui ne peuvent ou ne veulent se soumettre au passe sanitaire, à commencer par les plus précaires. On ne peut que redouter de voir un effet dissuasif auprès des publics les plus vulnérables, entraînant des risques de non-recours aux soins qui seront préjudiciables à la société tout entière. Le gouvernement dénature également la mission des institutions de santé, qui se voient attribuer un rôle de vigiles, voire de gardes-chiourmes, chargés de contrôler la régularité de la situation administrative des patients et de leurs visiteurs. Or, les soignants savent (ou devraient savoir) que le lien fait partie du soin: priver les proches d'un accès aux malades constitue une forme de violence qui contrevient gravement à leur vocation. L'hôpital doit rester ouvert à tous, et ce principe n'est pas négociable. La priorité est de lui donner des moyens, de renforcer ses effectifs et d'augmenter le nombre de lits disponibles, pas d'en restreindre l'accès. L'analogie opérée par Olivier Véran comme par Damien Abad entre « hostos » et « restos » est stupéfiante : comment imaginer comparer des situations aussi incomparables ? Enfin, et surtout, l'extension du passe sanitaire à l'hôpital organise la solitude pour les patients et les personnes âgées, en exerçant une forme de chantage insupportable pour les familles placées devant un dilemme insolvable : ou bien se plier à un passe sanitaire qu'elles réprouvent, ou bien laisser leur proche dans un isolement forcé. Durement touchées par les restrictions qui se sont imposées depuis un an et demi, les personnes âgées résidant en Ehpad risquent d'être les premières victimes collatérales de ces nouvelles mesures. La coercition piétine l'éthique élémentaire ; le respect des procédures l'emporte face à l'humanité ; l'autorité politique contrevient aux droits naturels les plus fondamentaux. Laurent Frémont Imaginons concrètement les effets du passe sanitaire dans les hôpitaux et les Ehpad: les proches d'un mourant alertés dans l'urgence devront-ils se soumettre à un test, perdant ainsi des minutes précieuses, loin du chevet de celui qui s'éteint dans la solitude ? Les parents d'un enfant hospitalisé sur une longue durée devront-ils se faire tester toutes les 48 heures pour pouvoir l'entourer ? L'entourage d'une personne en Ehpad sera-t-il contraint de laisser son proche dans la solitude faute de passe sanitaire ? Définitivement, Créon a gagné face à Antigone: la coercition piétine l'éthique élémentaire ; le respect des procédures l'emporte face à l'humanité ; l'autorité politique contrevient aux droits naturels les plus fondamentaux. Mais il n'est jamais trop tard pour bien faire. Le Sénat se doit d'honorer son rôle de vigie de l'éthique et des libertés publiques en revenant sur cette mesure injuste. Et la majorité présidentielle s'honorera, lors de la deuxième lecture à l'Assemblée, en faisant amende honorable et en renouant avec l'humanité la plus élémentaire.

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