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Laurent Frémont: «Mon père a été l’otage d’une médecine inhumaine»

Mis à jour : mars 22


FIGAROVOX/ENTRETIEN - Laurent Frémont n’a pu dire au revoir à son père en raison de l'interdiction des droits de visite aux proches dans les établissements hospitaliers, liée au Covid. Il dénonce cette interdiction et considère le droit de «faire ses adieux à un proche», comme un fondement essentiel de toute civilisation.


VLADIMIR SIMICEK/AFP


Laurent Frémont, 29 ans, est orphelin de père. Il s’engage pour faire reconnaître un «droit opposable» aux visites des proches, quelles que soient les conditions sanitaires. FIGAROVOX.-Après le décès de votre père, vous avez écrit dans Marianne une tribune dans laquelle vous dénoncez «l’irresponsabilité de l’administration et l’inhumanité des gestionnaires d’établissements de santé». Vous n’avez pas pu dire adieu à votre père. Que s’est-il passé exactement? Laurent FRÉMONT.-Après avoir été contaminé par le Covid, mon père, 70 ans et en pleine santé, a été transféré dans une clinique privée d’Aix-en-Provence. D’emblée, on nous a fait savoir que nous ne pourrions pas le visiter ; il en a été de même après sa rémission, alors qu’il était éveillé et absolument plus contagieux. Il était donc seul quand il s’est réveillé du coma artificiel; et toujours seul quand il est mort, une semaine après.

Pourtant, après sa réanimation, votre père a été deux fois testé négatif au Covid… Et même une troisième fois le jour de sa mort! Pendant le premier confinement, on se plaignait de ne pas avoir de tests. À présent, à quoi servent-ils, s’ils ne permettent même pas de lever l’isolement contraint que l’on impose aux patients, mêmes négatifs? Parmi tous les «morts Covid», combien sont ceux qui sont en réalité décédés d’une autre pathologie, contractée souvent dans les services mêmes qui devaient les soigner?

Vous avez également été privés de lui rendre un dernier hommage avant sa mise en bière. Pourquoi? C’est l’inhumanité ultime. Le médecin coche négligemment la case «mise en bière immédiate», ce qui nous prive de tout hommage possible à la dépouille de mon père. Celle-ci est placée dans une housse hermétique et envoyée à la morgue, avant d’être placée dans un cercueil scellé.

L’interdiction de rendre hommage au défunt constitue une rupture anthropologique majeure, dont les responsables politiques seront coupables aux yeux de l’histoire.Cet interdit est tout simplement aberrant. Il est dicté par une peur tout à fait irrationnelle: rien ne prouve qu’une contamination se soit produite par contact d’une dépouille. Et quand bien même! Il va de soi que toutes les précautions auraient été prises, surtout dans un tel contexte. Pourtant, le fait de pouvoir «faire ses adieux» au mort est essentiel dans tout processus de deuil. Les derniers sacrements, les rites mortuaires et les veillées funéraires rythment nos passages de vie à trépas depuis des millénaires. Ils constituent même les fondements de toute civilisation, en reliant les morts et les vivants. L’interdiction de rendre hommage au défunt, de voir son visage une dernière fois et de se réunir pour ses funérailles constitue une rupture anthropologique majeure, dont les responsables politiques seront coupables aux yeux de l’histoire.

Avez-vous pu célébrer des funérailles dans ces conditions? En novembre, les funérailles étaient limitées à 30 personnes. Nous avons une famille nombreuse et mon père, chirurgien encore en activité, était estimé par des patients et des confrères qui voulaient lui rendre un dernier hommage. Nous avons tenté de demander une dérogation aux autorités (on parle d’une cathédrale de plus de mille places!), mais le sous-préfet de Carpentras nous a fait savoir qu’il ferait verbaliser toute personne dépassant cette jauge, y compris si elle se trouvait sur le parvis… Nous avons dû enfreindre cette réglementation aberrante en organisant une messe de funérailles clandestine, en plein air, dans notre jardin. C’était notre seul moyen de pouvoir organiser dignement ces funérailles, sans avoir à effectuer un tri douloureux. Je le dis sans hésiter: la loi naturelle est supérieure à la loi des hommes, surtout lorsque celle-ci se montre cruelle et absurde.

On assiste désemparés à la toute-puissance du soignant, qui se comporte comme le propriétaire du corps de son patient et le maître de l’information qu’il daigne transmettre aux proches.Vous dénoncez également le «climat de mensonge» des établissements de santé? On assiste désemparés à la toute-puissance du soignant, qui se comporte comme le propriétaire du corps de son patient et le maître de l’information qu’il daigne transmettre aux proches. Le médecin qui avait la charge de mon père ne nous aura appelés que deux fois: la première, pour nous recommander de «ne pas l’appeler», en nous assurant qu’il nous préviendrait si la situation se dégradait ; la seconde, pour nous annoncer la mort de mon père, officiellement pour cause de Covid. Entre-temps, nous n’aurons pu que glaner quelques informations auprès d’infirmières évasives, toujours pressées de mettre fin à nos rares appels. Sans aucune mention, bien sûr, de la dégradation brutale de l’état de mon père dans les trois derniers jours de sa vie. Au-delà du manque total d’information, nous avons également été confrontés aux mensonges de cette clinique. Ce n’est qu’après avoir obtenu (avec beaucoup de difficultés) le dossier médical de mon père et l’avoir fait analyser par un médecin, que nous avons compris que sa mort était due à une infection nosocomiale contractée dans ce service. Ces mensonges déshonorent la médecine, il en va de la confiance même que les patients et leurs proches accordent (très légitimement dans la plupart des cas) au corps médical.

Pensez-vous que beaucoup d’autres familles soient concernées? Cette situation tragique est, hélas, le lot de dizaines de milliers de familles, et ce dans les hôpitaux comme dans les cliniques et les EHPAD. Elle a été mise en lumière dès le premier confinement par Marie de Hennezel dans son très émouvant L’Adieu interdit (Plon, 2020). Depuis, l’engagement admirable de Stéphanie Draber dite Bataille et sa pétition (signée par plus de 40 000 personnes) ont permis de récolter des milliers d’histoires similaires. Mais nous avons heureusement de nombreux témoignages qui montrent que certains soignants et gestionnaires font preuve d’une admirable humanité en ces temps difficiles.

Qui est responsable selon vous? Est-ce la responsabilité de l’administration et des gestionnaires? Du gouvernement? Le personnel est-il débordé? Le gouvernement a donné des consignes, mais il ne se soucie apparemment pas de leur application, en laissant une marge de liberté à chaque établissement. Évidemment, les gestionnaires veulent se mettre à l’abri de tout reproche. La sinistre comptabilité mortuaire marque les esprits, et il faut éviter de voir son établissement pointé du doigt. Le décompte des défunts est important, mais est-ce pertinent de n’avoir que ce critère pour juger d’un hôpital ou d’une clinique? On parle de sujets fondamentaux pour ce qui fait notre humanité, et cela ne peut se réduire à une simple approche comptable. Le personnel est très certainement débordé. Mais pourquoi les directions ne chargeraient pas quelqu’un des relations avec les familles? On pourrait ainsi faciliter l’accès aux malades - évidemment, avec toutes les mesures qu’impose la prudence, et en ne multipliant pas excessivement les visites. Si c’est une question de moyens, je pense que les familles ou les collectivités seraient prêtes à contribuer un tant soit peu au coût de l’équipement nécessaire pour éviter une potentielle contagion. Retrouvez l'article : https://www.lefigaro.fr/vox/societe/mon-pere-a-ete-l-otage-d-une-medecine-inhumaine-20210222

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