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Crise sanitaire : les drames de l’interdiction des visites à l’hôpital

Dernière mise à jour : juil. 6

Malgré des recommandations nationales assouplies, plusieurs témoignages évoquent encore des cas d’interdiction d’accès aux personnes malades. L’organisation des visites reste dans une zone de flou, où se perdent des repères fondamentaux d’humanité.

Félicité de Maupeou


Publié le 24/02/2021 à 14h23 I Mis à jour le 24/02/2021 à 15h19 « Il faut le vivre pour croire à un tel degré de déshumanisation » : Laurent Frémont, 29 ans n’a pas pu revoir son père, hospitalisé pendant deux semaines, avant sa mort il y a quatre mois. Atteint par le Covid-19, puis guéri avant de souffrir d’une septicémie dans la clinique d’Aix-en-Provence où il était soigné, celui-ci est mort seul, sans qu’aucune des demandes insistantes de sa femme et de ses enfants ne vienne à bout des « consignes administratives ». « Nous étions face à un mur » « Peu importait que nos tests soient négatifs au Covid-19, que nous ayons prévu de venir l’entourer avec toutes les précautions nécessaires, que mon père ait été testé trois fois négatif au Covid-19 ! Nous étions face à un mur, raconte-t-il. La clinique nous a appelés deux fois : une fois pour nous dire de ne pas appeler pour demander des nouvelles, l’autre pour nous annoncer la mort de mon père .» La mise en bière est immédiate, interdisant à la famille de revoir le corps et le visage du défunt. Finalement, « après de longues négociations et une pression extérieure, quelques instants ont été accordés à ma mère avec dédain, dans la froideur d’une morgue en sous-sol. Elle était surveillée par deux cerbères, son fils ayant été retenu de force à la porte ». A lire aussiCovid : le tri médical, de l’horreur morale au défi éthique « L’humanité a été bafouée de bout en bout » « Cette histoire est celle de dizaine de milliers de familles », affirme Stéphanie Bataille, qui récolte de nombreux témoignages similaires à partir de sa pétition aux 41 000 signatures demandant l’ouverture des hôpitaux aux visites dès le premier jour d’hospitalisation. Cette comédienne a perdu son père en janvier. Entré à l’hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière pour une opération cardiaque, ce dernier y a attrapé le Covid-19 en décembre. À partir de ce moment-là, « les visites ont été interdites, rapporte-t-elle. Il était derrière une porte coupe-feu avec un digicode, nous le voyions dépérir sur un écran. Nous avons pu le revoir “au dernier moment”, quelque temps avant sa mort. Puis il a été placé dans une housse avec un numéro. On nous a présenté un cercueil fermé sans que nous puissions voir son visage. L’humanité a été bafouée de bout en bout ». Des décisions laissées à l’arbitraire d’un chef de service Pourtant aujourd’hui, les consignes gouvernementales sont claires : « je réaffirme avec force et conviction que les visites à l’hôpital doivent être et sont, sauf anomalies, autorisées dans toutes les situations avec des protocoles sanitaires », rappelait Olivier Véran le 9 février 2021 dernier sur France Info. Ce n’était pas le cas il y a un an, lorsque l’épidémie prend de court l’hôpital et les Éhpad, entraînant une restriction draconienne des visites. « La réflexion éthique était absente alors », rappelle Karine Lefeuvre, membre du Comité consultatif national d’éthique (CCNE). « Certaines pratiques ont été disproportionnées et aberrantes, notamment en fin de vie ou pour les enterrements, avec de graves pertes de repères. » A lire aussiAriel Colonomos : « Le prix de la vie nous dit qui nous sommes » Une ligne très restrictive maintenue par certains soignants « Beaucoup d’établissements ont très vite tout mis en œuvre pour maintenir des visites et une dose d’humanité », poursuit-elle. C’est le cas du professeur Jean-Michel Constantin, chef de service anesthésie-réanimation à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière (un autre service que celui du père de Stéphanie Bataille, accueilli en gériatrie, ndlr). « Il est très vite apparu que l’isolation totale des malades était trop épouvantable pour être appliquée : nous avons donc organisé les visites pour que les familles ne se croisent pas. Cela a demandé de l’organisation mais nous ne pouvions pas faire autrement. Il n’est pas admissible que des situations semblables perdurent aujourd’hui. Je tombe des nues », réagit-il. Malgré les nouvelles recommandations, certains soignants apeurés par la responsabilité juridique, maintiennent une ligne très restrictive. Une inégalité dramatique. « Avec les mêmes contraintes, certains se débrouillent au mieux, tandis que d’autres se cachent derrière des problèmes logistiques alors que l’enjeu est la vie et la mort d’une personne ! », relève Marie de Hennezel, psychologue, auteur de l’Adieu interdit (Plon, 2020). Une rupture civilisationnelle On sait en effet à quel point les visites de proches peuvent participer à la guérison d’un patient en réanimation. « Privé de notre présence, mon père s’est laissé mourir de chagrin », affirme Stéphanie Bataille. Et lorsque la mort est inéluctable, on sait également « l’importance d’être accompagné, de dire une dernière parole qui boucle sa relation avec l’autre. Cela ne se fait pas “au dernier moment” mais dans les jours qui précèdent », rappelle Marie de Hennezel, engagée de longue date dans les réalités de fin de vie. Ce rituel est aussi fondamental pour les proches. Un deuil ne sera pas le même si on a pu accompagner vers la mort. « Ceux à qui cet accompagnement a été volé portent en plus de leur chagrin une culpabilité d’avoir été trop docile, de ne pas avoir suivi leur conscience, développe la psychologue. Cela crée des souffrances très profondes et des deuils impossibles. » « Un effort organisationnel que certains ne veulent pas faire » Collectivement, le rituel de l’adieu, quand il est possible, structure le rapport entre les morts et les vivants, aide à penser la question de la mort, à l’accepter et à l’accompagner. Comment un tel repère anthropologique et civilisationnel peut-il ainsi sauter dans certains services ? « Organiser les visites dans ce contexte demande un effort organisationnel que certains ne veulent pas faire », regrette le professeur Constantin. Les consignes venues « d’en haut » sont appliquées, parfois à l’encontre de la conscience des soignants eux-mêmes. « Les infirmières étaient en larmes de nous refuser l’accès à notre père », témoigne Stéphanie Bataille. Une régression après des années de progrès La crise du Covid-19 révèle également des maux plus profonds du système de soin français. Outre le manque structurel de personnel soignant pour organiser les visites, Laurent Frémont condamne une « médecine techniciste qui considère un patient comme un numéro, à l’inverse de celle exercée toute sa vie par mon père, chirurgien ». Marie de Hennezel critique également le « petit pouvoir » exercé par beaucoup de médecins, « dans un déni total de la mort, acceptant difficilement l’échec, et considérant qu’une fois les soins finis, le temps restant ne compte pas… » Dans ce domaine, la crise sanitaire aura marqué une régression, après des années de progrès pour préserver la dignité de la mort et la volonté des malades, grâce aux soins palliatifs notamment. A lire aussiSoignants face à la crise sanitaire : avec Myriam Cador, infirmière en réanimation Un droit opposable aux visites Que faut-il ajouter aux recommandations nationales pour que ces situations cessent ? « Les recommandations ne peuvent pas être plus claires, selon le professeur Constantin. Mais chaque directeur d’hôpital et chef de service est plus ou moins libre de faire ce qu’il veut. La direction générale de la Santé n’a pas de gendarmes pour taper sur les doigts des récalcitrants. Seules les associations de patients peuvent faire changer les choses. » En effet, en droit hospitalier, si les patients ont le droit de recevoir des visites, le code de la santé publique autorise également le directeur d’établissement à les interdire, notamment pour préserver la sécurité sanitaire. « Ce droit est très installé. Mais l’interdiction pourrait être contestable si elle est générale et absolue », explique Caroline Lantero, avocate en droit de la santé. Cela a été le cas pour la famille de Laurent Frémont qui milite pour la création d’un droit opposable aux visites, permettant de saisir un juge des déférés en urgence. La mesure, qui pourrait être intégrée dans une proposition de loi, intéresse plusieurs parlementaires. De son côté, Marie de Hennezel demande que « le président de la République affirme clairement que les grands malades doivent pouvoir être visités et accompagnés ». Une parole forte pour un retour d’humanité.

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