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Cinquième vague: «Laissez-nous visiter nos proches hospitalisés ou résidents en EHPAD !»

Alors que la France fait face à la cinquième vague, Laurent Frémont et plusieurs cosignataires alertent sur le retour des restrictions de visites dans les services hospitaliers et les établissements médico-sociaux.

Laurent Frémont et Stéphanie Bataille sont les cofondateurs du Collectif Tenir ta main (www.tenirtamain.fr), militant pour la reconnaissance d'un droit de visite aux patients hospitalisés et aux personnes résidant en établissements médico-sociaux.

Emmanuel Hirsch professeur d'éthique médicale à l'université Paris-Saclay et auteur d'Une démocratie endeuillée. Pandémie, premier devoir d'inventaire.

Sara Piazza est psychologue clinicienne en service de réanimation et en équipe mobile de soins palliatifs et cofondatrice du collectif Vital (soignants pour le maintien du lien vital).

Depuis le début de la « cinquième vague », le collectif Tenir ta main et ses partenaires sont replongés dans une triste réalité qu'ils pensaient révolue. Partout à travers la France, les cris de détresse et les appels à l'aide se multiplient : portes des services hospitaliers et des EHPAD qui se referment, patients laissés dans une solitude contrainte et infondée, personnes âgées qui se laissent « glisser » par perte du lien affectif, mourants qui partent seuls, proches démunis et traumatisés par la brutalité des protocoles…

À travers les plus de 10.500 témoignages recueillis par le Collectif Tenir ta main depuis le début de la crise sanitaire, nous avons pu mesurer les effets dramatiques et durables des restrictions et d'interdictions de visites qui se sont multipliées sur fond d'impréparation et d'arbitraire : détresse des patients abandonnés, désarroi des proches, sentiment de culpabilité persistant face aux abandons forcés, perte de confiance dans la parole médicale, refus de soin entraînant des pertes de chances, etc.

Comme dans beaucoup d'autres domaines, la pandémie nous aura fait prendre davantage conscience de valeurs inconditionnelles et de droits fondamentaux : la relation de soin est un engagement de non-abandon soucieux de la personne dans l'intégrité de ses besoins. Respecter la dignité de la personne dans les circonstances inédites d'une pandémie implique des responsabilités qui doivent être tenues.

De trop nombreux établissements renouent avec les restrictions drastiques de visites, la contention de certaines personnes dans leur chambre, la suppression de toute activité sociale en dépit de la vaccination de leurs résidents, décidant de décisions injustifiées et jamais concertées. Tribune collective

Redisons-le avec force : l'isolement organisé des patients et des résidents en établissements médico-sociaux n'est pas acceptable. Y consentir serait renoncer à défendre nos valeurs d'humanité quand elles sont ainsi menacées.

Nous aurions pu croire que ne se reproduirait jamais l'ampleur du scandale dont nous avons été collectivement les témoins et pour certains d'entre nous les victimes au cours au cours des premières vagues. Hélas, il n'en est rien. De trop nombreux établissements renouent avec les restrictions drastiques de visites, la contention de certaines personnes dans leur chambre, la suppression de toute activité sociale en dépit de la vaccination de leurs résidents, décidant de décisions injustifiées et jamais concertées.

Dans ce contexte, la passivité ou l'inattention des autorités publiques à l'urgence éthique d'une position de clarification des pratiques est inexplicable. Rappelons que le ministre des Solidarités et de la Santé n'a jamais pris aucun texte réglementaire rappelant que le droit de visite devait être garanti aux patients et aux résidents. C'est donc l'arbitraire qui règne en maître et qui désoriente les acteurs soumis à des injonctions contradictoires.

Le Conseil d'État, le Comité consultatif national d'éthique, l'Académie nationale de médecine et récemment encore le Conseil scientifique Covid-19 ont exprimé leur réticence à l'égard de mesures discrétionnaires et inappropriées de limitation des libertés individuelles dans les EHPAD. Si des mesures de précaution devaient être instaurées, il convient d'en décider selon des arguments scientifiques pertinents et ne pas les faire peser sur un groupe de la sorte stigmatisé si elles ne sont pas appliquées en population générale.

Les enfreintes aux valeurs de l'éthique professionnelle sont souvent des circonstances consécutives à des modes de gouvernance des établissements qui tentent d'assumer leurs missions dans un contexte de pénurie humaine et financière. Tribune collective

Le gouvernement s'est opposé à la proposition de loi adoptée au Sénat le 12 octobre, tendant à créer un droit de visite pour les malades, les personnes âgées et handicapées qui séjournent en établissements spécialisés. Celle-ci a pourtant été adoptée à l'unanimité dans un rare consensus politique.

Il est nécessaire de rappeler ici que les aumôniers et les psychologues d'hôpitaux doivent être autorisés à se rendre auprès des malades et que des procédures adaptées aux règles sanitaires doivent permettre aux familles de maintenir une présence.

Il convient de reconnaître aussi que les enfreintes aux valeurs de l'éthique professionnelle sont souvent des circonstances consécutives à des modes de gouvernance des établissements qui tentent d'assumer leurs missions dans un contexte de pénurie humaine et financière.

Nous ne pouvons plus admettre sans saisir l'opinion publique, à défaut des instances publiques de santé peu attentives à nos alertes, la répétition constante de dérives observées depuis près de deux ans.

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L'évolution de la situation pandémique dans les prochaines semaines inquiète les autorités sanitaires et nous comprenons progressivement qu'il nous faut anticiper des moments difficiles. Il nous semble dès lors urgent que la puissance publique détermine des règles de gouvernance dans les EHPAD qui préservent les résidents de toute pratique contraires à leurs droits fondamentaux. De même, le droit de visite dans les services hospitaliers, exercé dans des conditions respectueuses des précautions sanitaires, constitue une obligation morale qu'aucune cause supérieure ne saurait a priori révoquer.

Plus que jamais, nous appelons soignants, patients, proches, experts, pouvoirs publics à crier avec nous : « ne renfermons pas nos proches ! ».

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